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jeudi 24 avril 2014

Consolider l'Europe, Oui mais une Europe sociale, écologique et populaire...

Sortir de l’euro ? De l’Union ? (1/3 : les protagonistes à gauche)

Un vrai débat existe à gauche sur ces questions. Il prend parfois un tour regrettablement polémique, vu les fortes « personnalités » en présence, mais il oppose des gens qui, contrairement au FN, voteraient tous pour un projet d’Europe solidaire, sociale et écologique s’ils croyaient qu’un tel projet est à portée de main.
Certains d’entre eux pensent que, à défaut d’être à portée de main, cela reste un combat à poursuivre sans sortir de l’euro ni de l’Union (sauf en dernier recours, sous la contrainte d’une crise encore plus grave). D’autres pensent que c’est déjà fichu, illusoire, et qu’au fond on ne pourra reprendre un tel projet coopératif qu’après une période de retour aux Etats nations et aux frontières et monnaies nationales. La « démondialisation » qu’ils défendent supposerait aussi une « déseuropéisation ».
Je ne me suis pas exprimé jusqu’ici sur ce sujet. Si je devais répondre à la question : « est-ce que, aujourd’hui, l’UE, telle qu’elle fonctionne, vous semble apporter plus d’inconvénients ou plus d’avantages pour les peuples que la coexistence des nations », je répondrais « plus d’inconvénients », avec des arguments semblables à ceux que j’ai utilisés quand je défendais en 2005 le « Non » au projet de TCE (Constitution).
L’Europe actuelle est, en dépit de rares avancées qui m’aident à ne pas désespérer de sa refondation (billets suivants), une caricature de démocratie, avec en particulier sa Commission et sa BCE faisant la loi économique et financière, dans une orientation profondément néolibérale. Si nous ne parvenons pas à en changer les règles et les traités en nous opposant frontalement à ce qui existe, elle est fichue et, en effet, il n’y aura pas d’autre choix que d’en sortir. Selon certains, nous n’avons que trop attendu pour le faire, mais telle n’est pas ma position actuelle.
Il ya quelques jours, l’économiste Bernard Maris écrivait dans Charlie Hebdo qu’après avoir voté oui aussi bien à Maastricht en 1992 qu’au projet de Constitution en 2005, il était désormais convaincu qu’il fallait quitter la zone euro. Il ne me viendrait pas à l’idée de lui reprocher d’avoir, comme il l’écrit, « viré sa cuti », vu qu’il m’est arrivé plus d’une fois de virer la mienne sur des sujets importants à mes yeux. Pourtant, je ne vais pas suivre Oncle Bernard cette fois. Je commence dans ce billet par les protagonistes à gauche.
TOUR D’HORIZON DES POSITIONS ET OPPOSITIONS A GAUCHE
Qui trouve-t-on de part et d’autre comme personnes et collectifs ? Il est certes réducteur d’envisager seulement deux positions, mais, dans le cas présent, quitter l’euro au plus vite et de façon volontaire s’oppose assez clairement à ne pas choisir de le quitter, même si, dans les deux cas, des variantes existent que j’évoquerai. Je privilégie le cas de la France et des personnes et groupes « de gauche » connus pour leur hostilité au néolibéralisme, ma ligne de partage étant une opposition nette au projet de traité transatlantique. Il m’est difficile de ranger le PS actuel dans cette catégorie même si une partie de ses membres et proches pourrait l’être.
Dans cet ensemble, les « pour » (quitter) sont en premier lieu des intellectuels, et parmi eux une majorité d’économistes. Ils ont acquis une audience dans certains médias, ce qui ne veut pas dire qu’ils passent souvent à la télé… Les plus présents depuis plusieurs années sont Jacques Sapir, Emmanuel Todd et Frédéric Lordon. Ils sont très minoritaires mais pas isolés dans la galaxie des intellectuels situés clairement à gauche. Au sein des « économistes atterrés », qui ont publié fin 2013 un gros et bon livre collectif (Changer l’Europe !), les deux courants existent, même si, dans ce livre au moins, les « pour » (quitter) sont ultra-minoritaires parmi les seize co-auteurs.
Du côté des organisations, partis, syndicats et associations, la proposition de sortie de l’euro est très isolée, au moins au niveau des instances dirigeantes, ce qui ne dit rien des débats internes qui existent à coup sûr. Le Parti communiste et le Parti de gauche sont, avec des nuances, contre la proposition de sortie volontaire, tout comme le NPA, EELV et « Nouvelle Donne », et de même, du côté des syndicats, mais de façon prudente, pour la CGT, Solidaires et la FSU. Idem, très nettement, pour Attac et la Fondation Copernic, nonobstant des débats internes assumés.
J’ai oublié le M’pep, favorable à la sortie de l’euro et de l’Union, au point d’appeler à l’abstention aux prochaines élections européennes, mais ce n’est pas en dire du mal que d’affirmer que son poids est infime dans ce concert. Todd lui aussi voit dans l’abstention « la seule arme contre le FN et les européistes », mais comme je me refuse à polémiquer, je ne dirai pas ce que j’en pense, d’autant que ce n’est pas la question de ce billet. Sapir juge d’ailleurs cette position « erronée ».
ET LES CITOYENS DE BASE ?
Peut-on parler de ce qu’en pensent les citoyens « de base », à partir de quelques sondages ? Oui, mais avec beaucoup de limites. D’abord, surtout quand le sujet est complexe, les sondages ne remplacent pas de vrais débats (tels que ceux qui se sont déroulés avant le referendum sur le TCE). Ensuite, ceux qui existent n’aident pas toujours. Par exemple, les sondages réguliers de l’IFOP depuis 2010 sur la question binaire « Diriez-vous qu’aujourd’hui pour votre pays c’est plutôt une bonne chose ou plutôt une mauvaise chose d’appartenir à l’Union Européenne ? » ne permettent pas de savoir si les personnes qui répondent que c’est plutôt une mauvaise chose AUJOURD’HUI (ils seraient devenus légèrement majoritaires) pensent ou non qu’il faut en sortir.
Plus utile et moins ambiguë est une autre question du même sondage : « souhaitez-vous que votre pays abandonne l’euro et revienne à la monnaie nationale ». Voici le graphique depuis 2010 (cliquer sur le graphique pour l’agrandir) :
opinioneuro.jpg
Il n’est pas évident, au vu de ce graphique, que les avocats d’une sortie de l’euro aient gagné des points depuis quatre ans dans l’ensemble de la population, même s’il me semble possible, mais sans preuve, qu’ils en aient gagné depuis la période précédant la crise. Je n’ai pas trouvé de répartition des personnes interrogées selon leurs préférences politiques ou leur catégorie sociale, sauf cette mention : les deux fractions de loin les plus favorables à un retour au franc sont les sympathisants du FN (à 67 % contre 33 %), et dans une moindre mesure ceux du Front de gauche, à 55 % contre 45 %. Il est aussi indiqué que les plus de 65 ans sont nettement moins favorables que la moyenne à la sortie de l’euro dans les pays enquêtés. Mais pour ma part et vu mon âge, je n’ai rien contre les vieux…
Quelles premières conclusions puis-je tirer de ce qui précède, avant d’en venir, dans les billets suivants, au contenu des propositions respectives ? D’abord, l’isolement considérable des avocats de la sortie de l’Euro (et de fait de l’Union, billet suivant) au sein du « peuple de gauche » et de ses collectifs ne prouve certainement pas qu’ils ont tort, mais me fait penser qu’ils échoueraient lourdement DANS LEUR PROPRE CAMP si un grand débat national était organisé. Sans doute pensent-ils le contraire. Je ne peux pas leur reprocher.
Ensuite, la position de sortie est presque uniquement portée devant l’opinion par des intellectuels et majoritairement par des économistes. Ils empruntent, pour convaincre, des arguments avant tout économiques. J’y reviendrai, mais ma conviction est que – sur ces questions comme sur d’autres – l’économie et les économistes ont bien trop de poids dans le débat public. Ces questions sont d’abord philosophiques, culturelles, éthiques, accessibles à des non spécialistes, bref citoyennes. Organisons donc des conférences citoyennes, de vastes débats publics, les intellectuels y auront une place modeste, celle que Keynes préconisait pour les économistes : sur la banquette arrière, pas au volant.
C’est sans doute parce que les économistes ont trop d’influence que ce débat utilise plus souvent l’entrée par l’euro que l’entrée par l’Europe. On est alors enfermé dans des controverses bourrées d’incertitudes (billets suivants) sur les dévaluations, la compétitivité, l’inflation, une monnaie commune, etc. au risque de perdre toute vision politique, sociale et écologique.
Un dernier argument. Le même sondage IFOP a été réalisé dans trois autres pays de la zone euro : Espagne, Italie et Allemagne (graphique ci-après). Le souhait de sortie de l’euro y est le plus fort dans le pays « dominant », l’Allemagne, et à peu près comparable en Espagne et en Italie à ce qu’il est en France, bien que ces deux pays du Sud aient été beaucoup plus malmenés par la Troïka. Je n’ai pas vu de sondage récent pour la Grèce, le pays le plus meurtri, mais ceux qui avaient été réalisés en 2012 indiquaient une écrasante majorité en faveur du maintien dans l’euro. Par ailleurs il ne semble pas que la vraie gauche (selon moi) de ce pays soit prête à suivre les recommandations de Sapir, Todd et Lordon. Le parti Syriza, qui pourrait devenir le premier du pays, ne préconise pas la sortie de l’euro ni de l’Union, mais, entre autres, l’annulation d’une partie significative de la dette publique et la reprise en mains du secteur bancaire (voir, dans le « Diplo » de février 2013, cet article d’Alexis Tsipras, ainsi que cet article plus récent). Une position proche de celle du CADTM, comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde.
Sans polémiquer, j’ai un peu de mal à voir ces organisations et mouvements comme des « européistes » utopistes, bien gentils mais naïfs, tancés par quelques intellectuels et économistes brillants, dont je suis parfois proche, mais qui ne se posent guère la question des alliances pouvant conduire leurs thèses à l’emporter démocratiquement. Mais cette opinion ne dit rien du débat de fond sur l’euro et l’Europe… à suivre, avec le prochain billet : « Sortir de l’euro ? De l’Union ? (2/3 : les oppositions de fond) ».
opinioneuro2.jpg
Cet article a été posté le Mardi 15 avril 2014

lundi 10 février 2014

Le texte original, quand la liberté de la presse existait...

Suite à des pressions  de la Ligue des Droits de l'Homme, et son responsable local, nous avions  supprimé le travail de l'Atelier d'écriture de Cocause du 02 févier 2014. Pour nos lecteurs nous publions l'original, qui n'avait pas envoyé Victor Hugo en prison. Autres temps , autres mœurs... On peut dire que les libertés d’opinion et d'expression  n'ont pas avancées dans notre beau pays. Eva

(Pour info : la LDH est suspendue du Collectif  Diois de Lutte Contre les Idées D'Extrême Droite : LUCIDE)

Victor Hugo : « NAPOLÉON LE PETIT » (extraits)

Victor Hugo : « NAPOLÉON LE PETIT » (extraits). Réédité chez Actes Sud (2007) par Jean-Marc Hovasse. Aucun rapprochement possible avec la France d’aujourd’hui, avec Nicolas Sarkozy, ni.... , Bernard Kouchner, Dominique Strauss-Kahn, Fadela Amara, Claude Allègre, Eric Besson, Jacques Attali, Vincent Bolloré, Olivier Dassault, Arnaud Lagardère, Martin Bouygues, Patrick Balkany, les médias…
Louis Bonaparte est un homme de moyenne taille, […] c’est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain. Certes, ce cerveau est trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer par endroits plusieurs pensées de suite et suffisamment enchaînées. C’est un livre où il y a des pages arrachées. A tout moment quelque chose manque. Louis Bonaparte a une idée fixe, mais une idée fixe n’est pas l’idiotisme. Il sait ce qu’il veut, et il y va. A travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à travers l’honnêteté, à travers l’humanité, soit, mais il y va. Ce n’est pas un idiot. C’est tout simplement un homme d’un autre temps que le nôtre. Il semble absurde et fou parce qu’il est dépareillé.
Seulement il oublie ou il ignore qu’au temps où nous sommes, ses actions auront à traverser ces grands effluves de moralité humaine dégagés par nos trois siècles lettrés et par la révolution française, et que, dans ce milieu, ses actions prendront leur vraie figure et apparaîtront ce qu’elles sont, hideuses.
M. Louis Bonaparte se laisse volontiers entrevoir socialiste. Il sent qu’il y a là pour lui une sorte de champ vague, exploitable à l’ambition.
Alors il ne parle pas, il ment. Cet homme ment comme les autres hommes respirent. Il annonce une intention honnête, prenez garde ; il affirme, méfiez vous ; il fait un serment, tremblez. Machiavel a fait des petits.
Annoncer une énormité dont le monde se récrie, la désavouer avec indignation, jurer ses grands dieux, se déclarer honnête homme, puis au moment où l’on se rassure et où l’on rit de l’énormité en question, l’exécuter.
On est de son cercle intime ; il laisse entrevoir un projet qui semble, non immoral, on n’y regarde pas de si près, mais insensé et dangereux, et dangereux pour lui-même ; on élève des objections ; il écoute, ne répond pas, cède quelquefois pour deux ou trois jours, puis reprend son dessein, et fait sa volonté.
Grâce à cette façon de faire, il a toujours à son service l’inattendu, grande force ; et, ne rencontrant en lui-même aucun obstacle intérieur dans ce que les autres hommes appellent conscience, il pousse son dessein, n’importe à travers quoi, nous l’avons dit, n’importe sur quoi, et touche son but.
Il recule quelquefois, non devant l’effet moral de ses actes, mais devant l’effet matériel.
Dans ses entreprises il a besoin d’aides et de collaborateurs ; il lui faut ce qu’il appelle lui-même "des hommes". Diogène les cherchait tenant une lanterne, lui il les cherche un billet de banque à la main. Il les trouve. De certains côtés de la nature humaine produisent toute une espèce de personnages dont il est le centre naturel et qui se groupent nécessairement autour de lui selon cette mystérieuse loi de gravitation qui ne régit pas moins l’être moral que l’atome cosmique.
Aujourd’hui il en est environné, ces hommes lui font cour et cortège ; ils mêlent leur rayonnement au sien. A de certaines époques de l’histoire, il y a des pléiades de grands hommes ; à d’autres époques, il y a des pléiades de chenapans.
M. Louis Bonaparte a réussi. Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que de la honte.
En attendant, depuis sept mois, il s’étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, pris des millions, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue ; il s’est épanoui dans sa laideur à une loge d’Opéra…
Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas….
Une chose me frappe pourtant, c’est que dans toutes les qualités qu’on lui reconnaît […] dans tous les éloges qu’on lui adresse, il n’y a pas un mot qui sorte de ceci : habileté, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clefs bien faites. Tout est là .
… Il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète.
Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des besoins, il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La toute-puissance serait fade si on ne l’assaisonnait de cette façon.
Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve pas quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On décompose l’aventure et l’aventurier, […] on ne trouve au fond de l’homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l’argent. La ruse : nous avons caractérisé déjà ce grand côté de Louis Bonaparte, mais il est utile d’y insister.
Le 27 novembre 1848, il disait à ses concitoyens dans son manifeste : "Je me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mes principes. Il ne faut pas qu’il y ait d’équivoque entre vous et moi. Je ne suis pas un ambitieux... Élevé dans les pays libres, à l’école du malheur, je resterai toujours fidèle aux devoirs que m’imposeront vos suffrages et les volontés de l’Assemblée. Je mettrai mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur, le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli."
Depuis trente-six ans il y avait en France toutes sortes de choses pernicieuses : cette "sonorité", la tribune ; ce vacarme, la presse ; cette insolence, la pensée ; cet abus criant, la liberté ; il est venu, lui, et à la place de la tribune il a mis le sénat ; à la place de la presse, la censure ; à la place de la pensée, l’ineptie ; à la place de la liberté, le sabre ; et de par le sabre, la censure, l’ineptie et le sénat, la France est sauvée ! Sauvée, bravo ! et de qui, je le répète ? d’elle-même ; car, qu’était-ce que la France, s’il vous plaît ? c’était une peuplade de pillards, de voleurs, de jacques, d’assassins et de démagogues.
Il a fallu la lier, cette forcenée, cette France, et c’est M. Bonaparte Louis qui lui a mis les poucettes. Maintenant elle est au cachot, à la diète, au pain et à l’eau, punie, humiliée, garrottée, sous bonne garde ; soyez tranquilles, le sieur Bonaparte, gendarme à la résidence de l’Élysée, en répond à l’Europe ; il en fait son affaire ; cette misérable France a la camisole de force, et si elle bouge :... - Ah ! qu’est-ce que c’est que ce spectacle-là  ? qu’est-ce que c’est que ce rêve-là  ? qu’est-ce que c’est que ce cauchemar-là  ? d’un côté une nation, la première des nations, et de l’autre un homme, le dernier des hommes, et voilà ce que cet homme fait à cette nation ! Quoi ! il la foule aux pieds, il lui rit au nez, il la raille, il la brave, il la nie, il l’insulte, il la bafoue ! Quoi ! il dit : il n’y a que moi ! Quoi ! dans ce pays de France où l’on ne pourrait pas souffleter un homme, on peut souffleter le peuple ! Ah ! quelle abominable honte !
Chaque fois que M. Bonaparte crache, il faut que tous les visages s’essuient ! Et cela pourrait durer ! et vous me dites que cela durera ! non ! non ! non ! par tout le sang que nous avons tous dans les veines, non ! cela ne durera pas ! Ah ! si cela durait, c’est qu’en effet il n’y aurait pas de Dieu dans le ciel, ou qu’il n’y aurait plus de France sur la terre ! [...]
il restera mesquin, […] il ne sera jamais que le tyran pygmée d’un grand peuple. […] un batteur de grosse caisse des Champs-Elysées…
L’acabit de l’individu se refuse de fond en comble à la grandeur, même dans l’infamie. Faire hausser les épaules au genre humain, ce sera sa destinée. […] Il sera hideux, et il restera ridicule. Voilà tout. L’histoire rit et foudroie. […] L’historien ne pourra que le mener à la postérité par l’oreille.
L’homme une fois déshabillé du succès, le piédestal ôté, la poussière tombée, le clinquant et l’oripeau et le grand sabre détachés, le pauvre petit squelette mis à nu et grelottant, peut-on s’imaginer rien de plus chétif et de plus piteux ?
L’histoire a ses tigres. […] Elle ne mêle pas avec eux les chacals.
Je ne sais quelle gangrène de prospérité matérielle menace de faire tomber l’honnêteté publique en pourriture.
Ma foi ! vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin de fer, gagnons de l’argent ; c’est ignoble, mais c’est excellent ; un scrupule de moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux ! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte, et si l’on peut avoir une concession de chemins en France ou de terrains en Afrique, on demande une place.
C’est à qui fera ce trafic de soi-même le plus cyniquement, et parmi ces êtres il y a des jeunes gens qui ont l’oeil pur et limpide et toute l’apparence de l’âge généreux, et il y a des vieillards qui n’ont qu’une peur, c’est que la place sollicitée ne leur arrive pas à temps et qu’ils ne parviennent pas à se déshonorer avant de mourir. L’un se donnerait pour une préfecture, l’autre pour une recette, l’autre pour un consulat, l’autre veut un bureau de tabac, l’autre veut une ambassade. Tous veulent de l’argent, ceux-ci moins, ceux-ci plus, car c’est au traitement qu’on songe, non à la fonction. Chacun tend la main. Tous s’offrent. Un de ces jours on établira un essayeur de consciences à la monnaie.
Les mots indépendance, affranchissement, progrès, orgueil populaire, fierté nationale, grandeur française, on ne peut plus les prononcer en France. Chut ! ces mots-là font trop de bruit ; marchons sur la pointe du pied et parlons bas. Nous sommes dans la chambre d’un malade.
Et la liberté de la presse ! Qu’en dire ? N’est-il pas dérisoire seulement de prononcer ce mot ? Cette presse libre, honneur de l’esprit français, clarté de tous les points à la fois sur toutes les questions, éveil perpétuel de la nation, où est-elle ?
- Qu’est-ce que c’est que cet homme ?
- C’est le chef, c’est le maître. Tout le monde lui obéit.
- Ah ! tout le monde le respecte alors ?
- Non, tout le monde le méprise.
- O situation ! Cet homme de ruse, cet homme de force, cet homme de mensonge, cet homme de succès, cet homme de malheur !
Oui, quelquefois, aux paroles superbes qui lui échappent, à le voir adresser d’incroyables appels à la postérité, à cette postérité qui frémira d’horreur et de colère devant lui, à l’entendre parler avec aplomb de sa "légitimité"et de sa "mission", on serait presque tenté de croire qu’il en est venu à se prendre lui-même en haute considération et que la tête lui a tourné au point qu’il ne s’aperçoit plus de ce qu’il est ni de ce qu’il fait.
Il croit à l’adhésion des prolétaires, il croit à la bonne volonté des rois, il croit à la fête des aigles, il croit aux harangues du conseil d’état, il croit aux bénédictions des évêques, il croit au serment qu’il s’est fait jurer…

Line Arez Demora

Que peut-il ? Tout. Qu'a-t-il fait ? Rien.
 Avec cette pleine puissance,
 en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France,
de l'Europe peut-être. 
Seulement voilà, il a pris la France et n'en sait rien faire.

Dieu sait pourtant que le Président se démène :
 il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ;

ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ;
c'est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide.

L'homme qui, après sa prise du pouvoir a épousé une princesse étrangère,
 est un carriériste avantageux.
 Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui
brille, toutes les verroteries du pouvoir. Il a pour lui l'argent,
 l'agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort.


Il a des caprices, il faut qu'il les satisfasse.
Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit
 et qu'ensuite on mesure le succès et qu'on le trouve énorme,

il est impossible que l'esprit n'éprouve pas quelque surprise.

 On y ajoutera le cynisme car, la France, il la foule aux pieds,

lui rit au nez, la brave, la nie, l'insulte et la bafoue !
Triste spectacle que celui du galop, à travers l'absurde,
d'un homme médiocre échappé ".


Victor HUGO, Napoléon, le petit
Réédité chez Actes Sud

mercredi 18 septembre 2013

Contre les idées complotistes...



- Soral et Dieudonné. Complotisme ou parrésia
« Professionnels de la communication, usant de tactiques sophistiquées pour se garantir audience et succès commercial», Soral et Dieudonné constituent « un phénomène important », aux yeux du politologue Hamdi Nabli (1). Un paradoxe, « dans la mesure où leur “pensée” est nulle ». Démonstration.
- Bannis des médias, ils défraient la chronique ; black-listés par les éditorialistes de « l’Establishment », ils occupent les esprits. Alain Soral et Dieudonné forment un duo comique jouant la carte du nihilisme pour faire rire d’un pouvoir risible, ou pour faire haïr une oligarchie détestable. Au vu des provocations de l’un et des prises de position de l’autre,  ils représentent pour la République et ses valeurs un trou béant, un binôme dramatique que le pouvoir tente de sur-dramatiser (Valls à La Rochelle), dans le même geste nihiliste de fuite en avant qu’affectionnent les intéressés… Au couple tragique fait face le politique en panique !
- Si le pouvoir panique, c’est que le couple formé par Soral et Dieudonné constitue un phénomène important. Le pouvoir a affaire à des professionnels de la communication, usant de tactiques sophistiquées pour se garantir audience et succès commercial ; ainsi, grâce à Internet, les black-listés des médias mainstream possèdent eux-mêmes une puissance médiatique – stratégie typiquement postmoderne : renverser le rapport de forces défavorable par l’usage de la technique. Techniciens de la communication, ils savent faire parler d’eux. La différence avec les publicitaires est qu’ils ne vendent pas directement un produit, mais qu’ils tentent de faire passer un discours, et que ce discours passe – notamment auprès des jeunes. Dans une société basée sur l’autocontrôle, l’autocensure et l’obéissance généralisée, Soral et Dieudonné s’évertuent effrontément à inculquer à leurs disciples/fans les vertus du politiquement incorrect ; base de leur “ enseignement ” : il faut apprendre à désobéir – considération intempestive : Soral et Dieudonné éducateurs.
- L’importance sociale de Soral et de Dieudonné est paradoxale, dans la mesure où leur “ pensée ” est nulle. Dans le cas du pamphlétaire, cela est problématique ; conceptuellement, Soral est un homme du XIXe siècle : ses idées proviennent d’un univers mental dépassé. L’application de la méthode dialectique permet l’élaboration d’un discours hyper-simpliste et engendre un manque de nuance fatal à l’analyse (géo)politique. Sa principale dialectique repose sur l’opposition entre Empire (dominant) et nations (dominées). Or le terme d’Empire est ambigu.
- Si l’Empire, de l’Antiquité à la Renaissance, était le cadre extensif d’une société de type aristocratique où régnait une hiérarchie naturelle juridiquement réglée (exemple parfait : la Rome des Césars), l’Empire, depuis les Temps modernes, est le cadre intensif d’une société de type démocratique où règne une égalité juridique naturellement déréglée (exemple parfait : l’Amérique du dernier homme consommateur/jouisseur…).
- Soral confond les deux, car l’Occident est la première victime de sa mondialisation et de l’uniformatisation culturelle, et s’il a imposé impérialement son modèle capitaliste et déstructurant à travers la colonisation, ce modèle s’est ensuite diffusé sans force : les indépendances nationales ont débouché sur une course à la croissance et au développement à l’échelle planétaire. L’ « ère de la technique » (Heidegger), si elle a débuté en Europe, est désormais universelle.
- En outre, l’opposition Empire/nations est factice : les Nations européennes modernes ont été impériales, les Empires modernes ont été nationaux. Entretenir cette opposition, c’est négliger le fait politique de toute la Modernité : la constitution d’États-nations visant la domination du monde. Soral joue la carte de la dialectique pour avancer qu’à présent les nations résistent à l’Empire, dit « américano-sioniste », sans s’interroger sur le fait que cet « Empire » soit le fruit de projets nationaux – le sionisme n’est-il pas une forme de nationalisme ? Et qu’en est-il de la Nation américaine ? Et la Russie, vue par lui comme « nation résistante », ne se conçoit-elle pas comme un Empire en devenir ? Et la Nation même, concept typiquement moderne, n’est-elle pas la forme politique décadente qu’abhorrent les traditionnalistes (René Guénon, Julius Evola) que Soral encense par ailleurs ? Et le programme « Droite des valeurs/Gauche du travail » de celui qui se dit marxiste n’est-il pas à mille lieues de la société sans classes, et ne s’inspire-t-il pas plutôt de l’ordre nietzschéen où la Civilisation aristocratique superpose une morale des maîtres (valeurs : Gloire et Honneur) et une morale des esclaves (travail : obéissance et servilité) ? Trop de contradictions.
- Pis : la dialectique est la méthode même du pouvoir, qui par les antagonismes réglés qu’il fabrique (dominants/dominés) impose une grille d’intelligibilité composée d’oppositions factices (bien/mal). Soral utilise une arme conceptuelle typique du simulacre de second ordre – la rationalité dialectique – pour lutter contre un système qui a déjà mué en un simulacre de troisième ordre, une simulation – il n’y a désormais plus de sens, ni de grande référence comme « le Pouvoir » (Jean Baudrillard, L’échange symbolique et la mort). C’est là toute sa faiblesse, le fait qu’il soit si inconséquent intellectuellement : il a loupé le tournant idéel du postmodernisme. En fait, Soral est un phénomène social hybride, de facture postmoderne, car utilisant le moyen viral de la simulation numérique, mais à contenu moderne, car véhiculant des messages dialectiques d’un autre temps. Sa ruse consiste à utiliser son talent rhétorique pour cacher ses contradictions.
- Son entreprise relève d’une psychologie primaire des intentions, présupposant l’existence d’une intention maléfique : derrière chaque évènement se cache un pouvoir mystificateur, un esprit malfaisant ou un génie… un démon (juif), une grande puissance (l’Amérique). « Mentalité primitive », au fond (Lucien Lévy-Bruhl). La psychologie primaire des intentions est aussi la « psychologie du prêtre » guidant le troupeau (Nietzsche, Généalogie de la morale) : « le prêtre est celui qui fait dévier la direction du ressentiment » en identifiant une cause à la souffrance – à la différence près que Soral adopte une posture réaliste adaptée à notre monde déchristianisé : il ne dit pas « moi, pauvre créature terrestre, j’ai péché », mais : « moi, ancien du Parti communiste, j’ai souffert. » Normal que Soral utilise la dialectique : dans son Crépuscule des idoles, Nietzsche conçoit cette méthode comme la technique permettant l’expression du ressentiment plébéien.
- Pensée unique et théorie du complot forment la matrice discursive grâce à laquelle deux fictions, « le pouvoir » et « la résistance », subsistent. Les “ complotistes ” renforcent le système : leurs discours accréditent la chimère d’une élite manipulant le monde et donnent ainsi au « pouvoir » une capacité – la prise de décision – qu’il n’a pas, une existence qu’il a perdu au profit du hasard, de l’incertitude et de l’indétermination qui gouvernent le monde. Dans les faits, les pouvoirs politiques vacillent, le Pouvoir mondial n’est nulle part. C’est donc une chance que les “ complotistes ” existent, pour les élites : en leur imputant tous les faits (crises, guerres et catastrophes), ils leur donnent une légitimité introuvable, du moins une responsabilité qu’elles n’espéraient plus.
- La théorie du complot résonne comme le discours des exclus de la représentation. Soral et Dieudonné ont été écartés de la société du spectacle ; dès lors, ils représentent ceux-qui-ne-sont-pas-représentés. Si la dérision est une fin en soi pour Dieudonné, elle est un moyen pour Soral, qui tente une rationalisation de l’entreprise pataphysique de son acolyte – qu’est-ce que l’antisionisme pour un bouffon, sinon une solution imaginaire au sens de Jarry ? Avec Soral, le geste du bouffon s’articule autour d’un discours “ rationnel ” et lui enlève une partie de sa frivolité, donc de sa dangerosité. La part irrationnelle du burlesque suffit largement à déstabiliser le système, alors que la théorie du complot comme dialectique permet au système d’agencer sa pensée unique sur une contradiction sur laquelle elle peut s’appuyer. Le bouffon tournant en dérision le logos a la force dionysiaque de dissoudre en pensée tous les rapports de pouvoir ; Soral croit trop en l’opposition entre le frivole et le sérieux, alors que celle-ci a disparu : pas plus risible qu’un homme politique ; Dieudonné l’a compris : il manie l’humour tragique, qui fait mourir de rire le dieu Logos.
- Ce qui est fascinant chez Soral, c’est l’impression qu’il veut donner de posséder la vérité, c’est cette folie de celui qui a une certitude concernant la vérité relative à la politique mondiale !... Cette velléité constitue la base de la « domination charismatique » (Max Weber) qu’il exerce sur les jeunes de son Club. Comment la psychologie primaire des intentions (« derrière tout fait se cache un démon »), qui devrait entraîner un fatalisme absolu, conduit-elle à l’agitation et à la propagande ? C’est que cette agitation et cette propagande ne visent aucun but particulier, aucun objectif concret : elles trouvent leur finalité en elles-mêmes. Autrement dit, Soral partage avec Dieudonné le sentiment tragique de l’anti-eschatologie politique : il n’existe pas de finalité heureuse à l’acte “ critique ”, juste un sentiment de pouvoir supporter l’insoutenable lourdeur de l’être. D’ailleurs, le complotisme a quelque chose de tragique ; son credo dogmatique est : la fin de l’Histoire (le nouvel ordre mondial comme happy-end) est un complot ourdi par les gagnants de la guerre froide ; or il faut que l’Histoire (c’est-à-dire la tragédie) continue !
- Si la “ pensée ” de Soral et de Dieudonné est nulle, elle l’est aussi au sens où « l’art contemporain est nul » (Baudrillard). Révélatrices de l’indistinction postmoderne entre réalité et fiction, les théories complotistes proposent une réalité (éco-stratégique, géopolitique) qui est une fiction inventée par des scénaristes, « les maîtres du monde », dont l’objectif est que leur fiction devienne réalité… Le monde ready-made. Dès lors, déjouer le complot consiste à dénouer l’ordre du réel (la nation et ses singularités…) de l’ordre du virtuel (le gouvernement mondial). Chez Soral, cette dé-liaison prend la forme hyper-archaïque de la dialectique : les nations contre l’Empire. Chez Dieudonné, la lutte prend la forme d’une confusion entre l’homme de spectacle et le personnage de fiction : dans Cocorico, un sans-papier se voyait annoncer que « [sa] vie est un combat perdu d’avance… » Humour noir et nihilisme jouissif… « Le comique, c’est une attente qui se résout dans le néant, qui se dissout en rien » (Kant). Dans l’un de ses sketchs, Dieudonné demande « c’est quoi ta nationalité ? » à un pygmée rencontré par hasard ; « la forêt » répond ce dernier. « La jouissance [du rire], c’est la désagrégation du logos répressif » (Jean Baudrillard, L’échange symbolique…) ; Socrate à Saint-Tropez n’a qu’à bien se tenir.
- Les cyniques de l’Antiquité pratiquaient la parrésia, le franc-parler (Michel Foucault, Le courage de la vérité). Cette pratique a eu un écho dans l’histoire culturelle – ses dernières manifestations notables furent le dandysme, l’anarchisme révolutionnaire et le mouvement punk. Le phénomène « Soral et Dieudonné » pourrait constituer une réactivation de cette pratique, à une époque marquée par le retour de la morale ; or « au regard de la morale et des mœurs, la gauche a pris le relais de la droite » (Baudrillard, L’échange symbolique…) ; pas étonnant que l’immoralité se soit déplacée à l’extrême droite. L’instrumentalisation des thèmes de l’extrême droite (nationalisme, immigration, racisme, etc.) joue, à une ère post-politique où ces thèmes sont caducs, le rôle de capteur d’immoralité. Alors que l’intégration des fils d’immigrés s’effectue lentement mais sûrement, les Éric Zemmour, les Élisabeth Lévy et tous les décomplexés de France, sous le sceau de la libre pensée, de l’immoralisme et de Philippe Murray (le pauvre, s’il savait…), se permettent d’exprimer des opinions politiques tendancieuses dans une posture faussement courageuse : leur cible, l’islam, est l’entité la moins forte dans le rapport de forces actuel, et le système tout entier use de la peur de l’islam comme stabilisateur social factice. Soral s’attaque à une entité plus puissante selon lui ; et comme l’explique Finkielkraut, « [Soral] n’est pas un tricheur ; il [joue] carte sur table ; il [affiche] ses terrifiantes convictions » (Enquête&Débats, 26 avril 2011). C’est l’alliance entre la conviction de dire la vérité et  l’affichage ostentatoire de cette soi-disant « vérité » qui forme précisément l’idiosyncrasie du parrésiaste – mais Soral se dit rationaliste, alors que le cynique est plus sceptique, voire nihiliste, qui ne croit pas même en une quelconque vérité : la psychologie de Dieudonné se rapproche de ce type.
- L’exclusion de Soral et de Dieudonné de la scène socio-médiatique fait qu’ils incarnent automatiquement une forme de courage, sans même qu’ils n’aient à entreprendre d’actions grandioses. En effet, la simple critique d’Israël et de sa politique constitue un exercice fort périlleux (P. Boniface), et avec la loi Gayssot, le négationnisme est quasiment une expérience-limite. Pour le comique se présentant comme le bouffon du Roi, la tentation est grande de remettre en cause avec le sourire l’évènement capital du XXe siècle et d’attaquer l’État qui en est pour partie issu : il ne s’agit pas de surmonter la contradiction par la dialectique (Hegel), mais de transgresser la limite (Bataille) par le courage du franc-parler (Foucault) ; l’effet comique est rendu facile par cette loi mémorielle : elle impose le regard de l’État sur l’Histoire. En gros, avec Gayssot, pour lutter contre le fascisme, on interdit de penser – après la drôle de guerre contre les nazis sous la IIIe République, la drôle de lutte contre le fascisme sous la Ve : pour un humoriste nihiliste, c’est du pain bénit.
- En réussissant à additionner la mise en jeu de sa mort médiatique (martyrologie) et l’appropriation des armes de la puissance dominante (Internet), Dieudonné a acquis « l’esprit du terrorisme » (Baudrillard), reposant sur l’alliage entre le marketing et le scandale. Normal que le politique panique : Dieudonné et Soral se logent au cœur même du système. Le 11-Septembre n’a pas provoqué de panique, car le coup fut vécu comme provenant d’un dehors absolu, alors que la panique est un mal de l’intérieur (Jean-Pierre Dupuy, La panique). Le succès qu’ils rencontrent dans leur utilisation d’Internet, outil-symbole par excellence du système, fait de Soral et de Dieudonné des “ maux du dedans ”, générés par le système lui-même et qu’il ne pourra sans doute jamais contrôler ; il y a potlatch numérique, échange don/contre-don (Marcel Mauss) : à la technique comme idéologie répond la critique de l’idéologie dominante par la technique. Évidemment, le résultat de cette “ critique ” ressemblera au palmarès de Soral en tant que boxeur – un combat, une défaite.
Hamdi Nabli
- (1) Dernier ouvrage paru : L’(in)égalité politique en démocratie, Paris, Fondation Jean Jaurès, 2013

lundi 13 mai 2013

Les extrèmes politiques...



Les extrêmes politiques : (dis)qualifications, (dis)positions, transferts
Publié le vendredi 03 mai 2013 par Elsa Zotian
Le colloque « Les extrêmes politiques : (dis)qualifications, (dis)positions, transferts », ouvert à des travaux de recherche récents inscrits dans différentes traditions théoriques et dans différentes disciplines (sociologie, science politique, histoire sociale, etc), souhaite contribuer, à la suite du livre dirigé par A. Collovald et B. Gaïti.
La Démocratie aux extrêmes, au renouvellement de la compréhension des engagements politiques, des discours, des pratiques, classés communément dans une forme d’« extrémisme ». Ce colloque, organisé les 03 et 04 octobre 2013 par le CURAPP (UMR 7319), entend notamment questionner les conditions sociales et historiques d’une assignation identitaire réussie.
Annonce
Argumentaire
Dans l’introduction d’un ouvrage collectif publié sous leur direction en 2006 et issu d’une table ronde de l’Association française de science politique en 2002, Annie Collovald et Brigitte Gaïti constataient : « “Fanatisme”, “choc des civilisations”, “montée irrésistible du racisme” et de “l’autoritarisme populaire” : autant de constats alarmistes devant ce qui semble aujourd’hui menacer les normes, les idéaux et les principes de toute démocratie. Le recours à la violence physique (entrée dans la lutte armée, terrorisme, prise d’otages) et plus largement le refus des arrangements et des compromis qui soutenaient les règles d’une politique pacifiée mettraient directement à l’épreuve l’ordre démocratique établi ; ces phénomènes trouveraient leur localisation politique dans toutes les formes d’extrémisme (extrême droite, extrême gauche, islamisme, nationalisme, indépendantisme) et leur localisation sociale dans des groupes renvoyés aux lisières du monde démocratique ; les jeunes immigrés des banlieues ou les musulmans des pays arabes, les chômeurs ou les sans papiers d’aujourd’hui remplaçant en quelque sorte les ouvriers ou les paysans d’hier. » (Collovald et Gaïti, 2006)
On pourrait rajouter, pour compléter cet aperçu synthétique des manières habituelles de penser les phénomènes dits « extrémistes », la diffusion étendue parmi les commentateurs politiques et au-delà, de l’hypothèse d’une gémellité entre les extrêmes (en particulier entre les groupes classés à « l’extrême-gauche » et ceux classés à « l’extrême-droite ») qui relèveraient en fait d’un même « totalitarisme » (Christofferson, 2009). On ne peut en tout cas que constater, six ans après la publication du livre, le caractère toujours diffus dans le monde politique et intellectuel, des analyses se bornant à expliquer « l’extrémisme » en général à la personnalité frustrée, autoritaire, violente, manichéenne (Ory, 2012 : 11-14). Le colloque « Les extrêmes politiques : (dis)qualifications, (dis)positions, transferts », ouvert à des travaux de recherche récents inscrits dans différentes traditions théoriques et dans différentes disciplines (sociologie, science politique, histoire sociale, etc…), entend donc contribuer, à la suite du livre dirigé par A. Collovald et B. Gaïti, au renouvellement de la compréhension des engagements politiques, des discours, des pratiques, classés communément dans une forme d’« extrémisme ».
Privilégiant des observations ethnographiques, plusieurs travaux ont tenté de saisir, au-delà des idéologies développées par les porte-parole de ces groupes, les visions du monde qui participent à l’engagement militant, que l’on pense aux émotions que produisent les actions des blacks blocs (Dupuis-Déri, 2007), aux pratiques des militants du FN (Bizeul, 2003), aux modes de recrutement du PCF (Pennetier et Pudal, 2002), de maintien et de façonnement des militants (Siblot, 2002 ; Ethuin,  2003 ; Studer, 2003), participant ainsi à décloisonner la sociologie de l’engagement militant (Sawicki, Siméant, 2009) en essayant de saisir la manière dont se forme leur habitus. Faire le lien avec d’autres espaces sociaux comme la musique (Roueff, 2001 ; Humeau, 2011), les champs littéraire ou intellectuel (Sapiro, 1999 ; Matonti, 2005), le sport, l’école, le travail ou la famille, en repositionnant les agents dans leur « totalité culturelle » permet de déplacer le regard et réinterroger le rapport au politique. Comment l’engagement des militants légitime et actualise des dispositions sociales et politiques acquises en-dehors du monde politique ? En quoi les pratiques, le langage, les modes de sociabilité, la division du travail militant recoupent des catégories de pensée que le groupe participe à la fois à reproduire socialement et à légitimer ?     
Prenant le contre-pied des approches essentialistes et normatives qui imputent aux phénomènes qualifiés de « radicaux » ou « extrémistes » des traits propres et distinctifs (une « nature » violente par exemple) en même temps qu’elles prêtent à certains groupes sociaux des attitudes foncièrement non-démocratiques et autoritaires, Annie Collovald et Brigitte Gaïti proposaient dans leur livre un programme de recherche d’inspiration interactionniste et constructiviste s’attachant à dégager les processus (réversibles) de radicalisation des situations et des règles du jeu, des groupes et des hommes – basculements eux-mêmes indexés sur plusieurs types de temporalité (la temporalité selon laquelle se transforment les manières de penser et de faire n’est pas la même que la temporalité selon laquelle se modifient « les cadres d’interprétation et de signification accolés à ces pratiques ou à ces représentations »). De la tradition théorique mobilisée par elles découle ainsi un intérêt tout particulier pour « le travail d’étiquetage et ses effets de construction d’une réalité qu’il entend qualifier » (Collovald et Gaïti, 2006 : 12). La politique – « activité consistant à faire des choses avec des mots » (Cohen et al., 2009 : 15) – est en effet traversée de catégories et représentations (socialement et historiquement situées) présentant un caractère « performatif » en ce qu’elles constituent la réalité politique. Aussi le colloque s’ouvrira-t-il aux contributions s’intéressant plus spécifiquement aux mécanismes de production d’un « Autre » violent, dangereux et menaçant, de disqualification de groupes politiques comme extérieurs au jeu démocratique pacifié, de constitution d’un « ennemi intérieur », et/ou aux dispositifs (ou autres) visant à juguler ces menaces (Collovald, 2001 ; Rigouste, 2009 ; Biard et al., 2012). L’approche constructiviste trouve néanmoins ses limites si elle se borne à présupposer l’efficacité des stigmates. Le colloque entend à ce propos questionner les conditions sociales et historiques d’une assignation identitaire réussie. En cela, seront bienvenues les contributions qui prennent en compte les trajectoires et ressources sociales des individus ou collectifs et engagent une analyse de la structure et de la dynamique des espaces sociaux dans lesquels les individus ou groupes évoluent (Kestel, 2012).
Le cas des artistes et écrivains se réclamant de « l’avant-garde » a mis en lumière des phénomènes de surenchère à la « radicalité » (Boschetti, 2010). On trouve des phénomènes analogues dans des univers plus politiques, comme l’a montré l’étude consacrée par Philippe Gottraux au groupe militant Socialisme ou Barbarie (actif en France dans les années 1950-1960), le conduisant d’ailleurs à forger la notion de « champ politique radical » (Gottraux, 1997). Quels univers sociaux sont en mesure de convertir des traits « extrémistes » en valeur ? Comment ont-ils émergés ? Comment fonctionnent-ils ? Sous quelles conditions sociales et historiques les phénomènes de surenchère dans la radicalité sont-ils susceptibles de travailler plus largement l’ensemble du champ politique et/ou du champ de production idéologique ? Poser comme objet d’étude les dynamiques de radicalisation, de « poussée aux extrêmes », invite également, dans le cas surtout de l’étude de mouvements ou groupes circonscrits, à cerner les apports et limites de la psychosociologie des « groupes » (Janis, 1972). La réflexion sur ces groupes classés aux « extrêmes » du champ politique, autrement dit dans ses marges, implique de s’interroger plus globalement sur les relations qu’ils entretiennent avec « l’establishment », sur la manière dont ils participent à la construction du champ politique (Dulong, 2010) et à ses mécanismes de clôture.    
Outre ces quelques pistes de réflexion, le colloque pourra s’ouvrir aux contributions abordant les transferts internationaux des pratiques ou théories « extrémistes », ou aux retraductions opérées dans le cadre de ces transferts dans des contextes nationaux ou locaux différents. Pourront aussi être retenues des contributions abordant les usages des productions symboliques désignées généralement comme « théories » ou, dans une acception nettement plus péjorative, comme « idéologies », dans la vie des groupes ou courants « extrémistes » (Belorgey, 2011) ; celles également se proposant de questionner plus spécifiquement l’intérêt et les limites des différentes méthodologies ou concepts employés pour rendre raison d’engagements extrémistes :  comment étudier des engagements qui apparaissent au chercheur ou à la communauté scientifique dans son ensemble comme « répugnants » (Nikolski, 2011 ; Avanza, 2008) ? Quels sont les apports et limites des approches ethnographiques, statistiques, historiques, de l’étude des « extrémismes » ? Quelle est la pertinence heuristique des comparaisons entre différents phénomènes reliés uniquement par leur stigmatisation comme relevant d’un « extrémisme » ?
Bibliographie indicative
- Martina Avanza, 2008. « Comment faire de l’ethnographie quand on n’aime pas ses "indigènes" ? Une enquête au sein d’un mouvement xénophobe », in Didier Fassin et Alban Bensa, Les politiques de l’enquête, Paris,la Découverte.
- Nicolas Belorgey et al. 2011. Dossier « Théories en milieu militant », Sociétés contemporaines, n°81.
- Michel Biard, Bernard Gainot, Paul Pasteur et Pierre Serna, 2012. “Extrêmes” ? Identité partisane et stigmatisation des gauches en Europe (XVIIIe-XXe siècle), Rennes, Presses Universitaires de Rennes.
- Daniel Bizeul, 2003. Avec ceux du FN. Une sociologie au Front national, Paris,La Découverte.
- Anna Boschetti, 2010. « Avant-garde », in Olivier Christin (dir.), Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, Paris, Métailié, pp. 65-82.
- Annie Collovald, 2001. « Des désordres sociaux à la violence urbaine », Actes de la recherche en sciences sociales, n°136-137, pp. 104-113.
- Annie Collovald et Brigitte Gaïti, 2006. La Démocratie aux extrêmes. Sur la radicalisation politique, Paris,La Dispute.
- Antonin Cohen, Bernard Lacroix, Philippe Riutort, 2009. Nouveau manuel de science  politique, Paris,La Découverte.
- Michael S. Christofferson, 2009. Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981), Marseille, Agone.
- Delphine Dulong, 2010. La construction du champ politique, Rennes, PUR.
- Francis Dupuis-Déri, Les black blocs. La liberté et l’égalité se manifestent, Québec, Lux, 2007 (2003).
- Nathalie Ethuin, 2003. « De l’idéologisation de l’engagement communiste. Fragments d’une enquête sur les écoles du PCF (1970-1990) », Politix, vol. 16, n°63, pp. 145-168.
- Philippe Gottraux, 1997. “Socialisme ou Barbarie”, Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Payot.
- Pierig Humeau, 2011. Sociologie de l’espace punk « indépendant » français : Apprentissages, trajectoires et vieillissement politico-artistique, Thèse de doctorat de sociologie, (dir. B. Geay) UPJV.
- Irvin L. Janis, 1972. Victims of Groupthink, A Psychological Study of Foreign Policy Decisions and Fiascoes, Boston, Houghton Mifflin Company.
- Laurent Kestel, 2012. La Conversion politique. Doriot, le PPF et la question du fascisme français, Paris, Raisons d’agir.
- Frédérique Matonti, 2005. Intellectuels communistes, Essai sur l’obéissance politique. La Nouvelle critique (1967-1980), Paris,La Découverte.
- Vera Nikolski, 2011. « La valeur heuristique de l’empathie dans l’étude des engagements “répugnants” », Genèses, n°84, pp. 113-126.
- Pascal Ory, 2012. Préface à Christophe Bourseiller, L’extrémisme. Une grande peur contemporaine, Paris, Éditions du CNRS, pp. 11-14.
- Claude Pennetier et Bernard Pudal, Autobiographie , Autocritiques, aveux dans le monde communiste, Paris, Belin, 2002.
- Mathieu Rigouste, 2009. L’ennemi intérieur, La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris,La Découverte.
- Olivier Roueff, 2001. « Bohème militante, radicalité musicale : un "air de famille". La sensibilité des musiques improvisées au militantisme radical », Sociétés et représentations, n°11, pp. 407-432.
- Gisèle Sapiro, 1999. La Guerre des écrivains, 1940-1953, Paris, Fayard.
- Frédéric Sawicki, Johanna Siméant, 2009. « Décloisonner la sociologie de l’engagement militant. Note critique sur quelques tendances récentes des travaux français », Sociologie du travail, 51 (1), pp. 97-125.
- Yasmine Siblot, 2002. « Ouvriérisme et posture scolaire au PCF. La constitution des écoles élémentaires (1925-1936) », Politix, vol. 15, n°58, pp. 167-188.
- Brigitte Studer, 2003. « L’être perfectible. La formation du cadre stalinien par le "travail sur soi" », Genèses, 51, pp. 92-113.
Conférenciers invités
Annie Collovald,
Bertrand Geay,
Laurent Willemez.